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Pakistan : Recensement sous tensions

 

Pakistan : Recensement sous tensions

Par Catherine Legault
 

Lancé depuis le 15 mars dernier, le premier recensement en 19 ans au Pakistan est susceptible de révéler un changement démographique et ainsi créer des tensions à travers le pays. À un an des élections législatives, les résultats du dénombrement sont cruciaux, notamment pour avoir un aperçu précis du poids des minorités qui pourrait bouleverser les circonscriptions électorales et remanier la répartition des sièges à l’Assemblée nationale.

Le recensement est l’occasion d’avoir l’heure juste sur la représentation des diverses populations dans l’ensemble du pays. Plusieurs estimations sont très approximatives et contestées, notamment chez les chrétiens et les hindous. Lors du dernier dénombrement en 1998, le Pakistan comptait 134,7 millions d’habitants. Sa population est aujourd’hui estimée à 200 millions de personnes, ce qui en ferait le sixième pays le plus peuplé du monde, selon l’ONU.

Outre les nationalités, le gouvernement ne reconnaît que neuf langues et quatre religions dans le recensement de 2017. Le pays dénombre pourtant plus de 70 langues et plusieurs croyances ont été mises de côté. Cependant, la communauté transsexuelle, longtemps persécutée au Pakistan, est recensée. Plusieurs éléments socio-économiques seront pris en compte, notamment l’accessibilité à l’eau potable et aux services sanitaires. Selon les données de la Banque mondiale, en 2014, 30% des Pakistanais n’avaient pas encore accès à des installations d’assainissement. Dans les zones rurales, c’est la moitié de la population qui n’en possédait pas.

Lancé sous la pression de la Cour suprême, le recensement aura indirectement une incidence sur les prochaines élections, selon Gilles Boquérat, chercheur associé et expert dans les dynamiques internes de l’Asie du Sud à la Fondation pour la recherche stratégique, un centre de recherche indépendant qui réalise notamment des études pour les ministères et agences français et les institutions européennes. Les données recueillies permettront d’obtenir des réponses à plusieurs questions démographiques concernant le pays, mais aussi de déterminer le niveau d’éducation, de la répartition entre les femmes et les hommes et de la langue maternelle parlée, permettant ainsi d’avoir une idée de la répartition interethnique.

« C’est très important au Pakistan entre Pachtous, Punjabis, Hindis, Baloutches. C’est des éléments qui donnent une perspective électorale qui est importante à prendre en compte par les partis politiques. Quitte à adapter leur programme et leur plateforme électorale en fonction des résultats qu’on connaitra du recensement, ajoute-t-il. Évidemment, ce sera encore plus facile pour le parti au pouvoir qui a les reines de l’état et le pouvoir d’adapter sa politique pour les élections au printemps 2018. »

Cependant, pour Kaink Efridi, une Pakistanaise habitant Islamabad, un doute persiste sur les véritables répercussions d’un tel projet. Elle ne croit pas que les résultats du recensement vont avoir une grande influence sur les prochaines élections. Selon elle, le gouvernement ne rendra pas accessibles et disponibles à toute la population les données finales.

La trentenaire aurait aimé que le dénombrement considère l’opinion des habitants, souvent laissée pour compte. « La majorité de la population au Pakistan est jeune et on ne nous écoute pas. Nous n’avons jamais été considérés, ils considèrent seulement ce qu’ils les importent. Ils ne pensent pas au futur du pays », affirme-t-elle.

 

Provinces à risque

La province du Baloutchistan, située dans le sud-ouest du Pakistan et considérée comme la moins peuplée, craint que le recensement ait des répercussions négatives sur sa population. Selon le rapport Le sort du Balochde l’Organisation des nations et des peuples non représentés, les Baloutches sont la communauté ethnique la plus importante de la province. Par contre, on ignore si celle-ci est toujours majoritaire dans la province, car lors du dernier recensement en 1998, la question d’ethnicité n’était pas dénombrée. Les Baloutches redoutent donc de devenir minoritaires dans leur province en partie grâce à l’immigration de Pachtounes venue du nord du pays et de l’Afghanistan.

« Les militants baloutches avaient protesté contre la tenue d’un recensement parce qu’il y avait une crainte, raisonnable d’ailleurs, de devenir minoritaire dans leur propre province notamment reliée à l’afflux d’Afghans qui se sont acheté des pièces d’identités pakistanaises. Ceux qui se sont réfugié sont essentiellement des Pachtounes et pouvaient accentuer le déséquilibre entre Baloutches et Pachtounes au Baloutchistan », rapporte Gilles Boquérat.

La National Database and Registration Authority mentionne avoir bloqué 350 000 cartes d’identité nationales informatisées (CNIC) avant la première phase du recensement, la plupart provenant d’Afghanistan. Dans le recensement pakistanais, seuls les Afghans possédant des CNIC pakistanais valides seront comptabilisés tandis que les autres seront laissés de côté, selon les rapports du Bureau des Statistiques du Pakistan.

La puissante province du Pendjab pourrait également connaître quelques changements, car sa population croît plus lentement que dans le reste du pays. Il pourrait y avoir des rajustements en matière de représentation au parlement, étant donné que le poids démographique détermine le nombre de députés qu’une province peut avoir au parlement national. La croissance plus rapide des autres provinces pourrait engendrer un changement de politique. Dans le cas échéant, le gouvernement national risquerait de s’éloigner du Pendjab.

« Un recensement est toujours destructif pour un pays. Il y a toujours des gagnants et des perdants. Il est certain que certains groupes seront réjouis et que d’autres seront mécontents. J’en comprends que le plus gros problème c’est que la plus grosse province perdre sa représentation politique. Il y a beaucoup de migration vers les zones urbaines. Les politiciens risquent de perdent leur base politique, ce qui résulterait à être un scénario politique d’un ensemble de pouvoir », explique Marvin Weinbaum, directeur du centre d’étude du Pakistan au Middle East Institute.

 

Discrimination des sexes

Les inégalités entre les sexes constituent un enjeu politique et social majeur dans le pays. En 2016, le Rapport mondial sur les écarts généraux du Forum économique mondial le classait au 143e rang sur 144 pays en matière de disparité entre les sexes, sur l’autonomisation économique, la santé, la participation politique et l’éducation. Les résultats du recensement seront l’occasion d’avoir des chiffres plus précis et approfondis concernant les inégalités entre les hommes et les femmes dans différentes régions du pays.

Le dénombrement est susceptible de révéler des données sur le taux de scolarisation, y compris pour les jeunes filles et sur la quantité de femmes dans le milieu du travail. Selon l’Enquête sur les mesures des normes sociales et de vies réalisée en 2011 par le Bureau fédéral des Statistiques du Pakistan, seulement 42 % des Pakistanaises de plus de 15 ans sont alphabétisées, contre 67 % des hommes. Le taux d’alphabétisation des femmes peut varier entre 80 % à Islamabad, la capitale du pays et 1 % au Baloutchistan. Le rôle des femmes dans l’économie ne constituait que 20 % de la population active en 2010 selon la Banque mondiale.

« C’est intéressant si les données sur la violence des femmes sont recensées, surtout dans les provinces éloignées. Par contre, je crois que les données vont porter sur les emplois qu’occupent les femmes et des trucs du genre », estime Kaink Efridi, résidente d’Islamabad.

Très peu de données fiables existent concernant la violence faite aux femmes dans le pays, mais le harcèlement sexuel, la violence domestique, les « crimes d’honneur » et les attaques à l’acide qui sont encore répandues. Selon la Commission des droits de l’homme pakistanaise, 943 Pakistanaises ont été victimes de « crime d’honneur » en 2011.

 

Minorités religieuses

Selon Gilles Boquérat, le recensement risque de révéler que les minorités religieuses sont encore plus minoritaires. « Il y a 97% de musulmans au Pakistan, on pourrait apprendre qu’elle passe à 98%, du fait que certains hindous sont allés s’installer en Inde et que croissance démographique et le taux de naissance est plus important chez les musulmans », spécifie l’expert. Il mentionne toutefois qu’il ne devrait pas y avoir d’impact sur la représentation parlementaire des minorités au parlement pakistanais, car les dix sièges qui leur sont réservés risquent fortement de ne pas être modifiés, même si les religions minoritaires ont diminué.

La citoyenne pakistanaise y va du même avis. «J’ai plusieurs amis et voisins qui sont des minorités religieuses et je ne crois pas que ça va changer grand-chose. Ils ont les mêmes problèmes et inquiétudes que nous tous. Mais il est certain que le gouvernement va analyser les données pour élaborer une stratégie de vote», indique Kaink Efridi.

 

Véracité des résultats

Pour assurer le bon déroulement du processus, la collecte de données se fait sous haute sécurité, et ce dans tout le pays. Tous les chiffres sont recueillis à la main et les instituteurs tracent à la craie les portes des maisons qu’ils ont dénombrées.

Près de 300 000 personnes participent au projet qui devrait se poursuivre jusqu’à la fin mai, dont 84 000 recenseurs civils et 44 000 recenseurs militaires qui font un compte parallèle en utilisant un deuxième formulaire. L’armée pakistanaise a indiqué avoir mobilisé 200 000 hommes pour l’opération. Le gouvernement a affirmé que les militaires étaient sur place afin d’assurer la sécurité des recenseurs civils et pour éviter qu’ils ne soient victimes de pressions. Les Nations unies ont cependant fait part de leurs inquiétudes sur le fait que la collecte d’informations par les forces armées puisse biaiser la confidentialité des données, selon la chaîne de nouvelle Geo News.

La sécurité des procédures est l’une des principales préoccupations pour le dénombrement. « C’est pour cela qu’ils ont décidé de faire un recensement en deux phases, afin de mobiliser suffisamment de recenseur et surtout de militaire pour les encadrer et assurer leur protection à travers le pays », explique l’expert dans les dynamiques internes de l’Asie du Sud.

Depuis presque vingt ans, le Pakistan n’a aucune certitude et se base sur des estimations et des projections concernant les données liées à sa population. « On est dans le flouLes résultats seront relativement fiables, mais c’est toujours mieux que rien. Dans les régions tribales, ça pose beaucoup plus de problèmes, notamment avec l’accès aux femmes qui est encore plus difficile proche de l’Afghanistan », ajoute Gilles Boquérat. Selon lui, le dénombrement va permettre d’avoir des renseignements précis sur le niveau de scolarité des habitants et du taux d’alphabétisation qui n’est pas très élevé, encore moins pour les femmes. Par contre, les données dans les régions plus éloignées risquent d’être moins fiables qu’au Pendjab, une région balisée où il n’y a pas certains nombres d’interdits socioreligieux.

La situation inquiète plusieurs Pakistanais qui doutent des intentions des recenseurs et du gouvernement. « Environ cinq personnes du gouvernement entrent dans les maisons en même temps pour collecter les données. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il est facile de mettre de la pression sur les gens. Surtout que le gouvernement va pouvoir manipuler les résultats s’il le désire et donner de fausses représentations », mentionne la Pakistanaise, Kaink Efridi.

Malgré les mesures mises en place, quatre militaires, deux civils ont été tués et 15 autres ont été blessées le 5 avril dernier dans un attentat suicide dans la ville pakistanaise de Lahore contre une voiture transportant les membres des services de sécurité qui effectuaient le recensement national et des militaires, selon Geo News. Aucun groupe n’a revendiqué cet attentat à l’heure actuelle.