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La tradition orale pour sauver la culture (FR)

La tradition orale pour sauver la culture

Par Catherine Legault
et Laurence Vachon

 Dans le studio de CIHW 100,3 FM, à Wendake, Murielle Rock et Réginald Thomas produisent leur émission de radio matinale en innu sous l’oeil du régisseur Augustin Desterres. CATHERINE LEGAULT

Dans le studio de CIHW 100,3 FM, à Wendake, Murielle Rock et Réginald Thomas produisent leur émission de radio matinale en innu sous l’oeil du régisseur Augustin Desterres. CATHERINE LEGAULT


La radio demeure le média par excellence dans les communautés autochtones pour préserver leurs langues. Mais aujourd’hui, les stations sont en pleine mutation : elles doivent former une relève pendant que les gardiens de la langue se meurent.

Le casque d’écoute vissé sur les oreilles, les journalistes de la radio autochtone à Wendake se relaient pour livrer le fil de nouvelles de la journée. Alors que le français domine dans les bureaux, en studio, dès que le voyant rouge s’allume, ce sont l’innu et l’atikamekw qui prennent le dessus.

La Société de communication Atikamekw-Montagnais (SOCAM) est un acteur clé parmi ceux qui désirent sauvegarder la langue chez les autochtones. « Au départ, l’objectif de la radio était de diffuser les informations concernant les négociations territoriales, lorsque le conseil Atikamekw-Montagnais existait. De là est né le projet de faire un réseau de radios, mais il y a d’autres missions qui sont entrées en compte, dont la promotion de la langue », affirme Réjean Nequado, journaliste atikamekw à la station CIHW FM de Wendake.

La SOCAM, fondée en 1983, regroupe quatorze communautés au Québec : trois Atikamekw et onze Innues. Elle permet de joindre les Innus et les Atikamekw, souvent éloignés sur le territoire québécois.

Dans les communautés autochtones, les aînés agissent comme des dictionnaires ambulants, ils sont les derniers protecteurs de la langue maternelle. La mort de plusieurs doyens a donné le coup d’envoi d’une course contre la montre pour raviver les traditions orales dans les communautés. Les radios peinent à trouver de la relève, un défi clé pour la conservation de leurs cultures et leurs langues.

 Réjean Nequado et Karl-Ivann Dubé pendant leur émission de radio matinale en atikamekw, dans le studio de radio de la SOCAM à Wendake. CATHERINE LEGAULT

Réjean Nequado et Karl-Ivann Dubé pendant leur émission de radio matinale en atikamekw, dans le studio de radio de la SOCAM à Wendake. CATHERINE LEGAULT

« Ce sont les aînés dans le fond qui ont connu la façon de vivre dans les territoires. C’est eux qui ont l’expérience. Il y a aussi tout le vocabulaire des territoires. On est en train de les perdre et c’est beaucoup », déplore Murielle Rock, journaliste et réalisatrice innue.

Certains doyens ont pris l’habitude d’appeler la radio lorsque des erreurs de prononciation s’y glissent. Mais la station de Wendake a perdu son plus fidèle auditeur atikamekw — un octogénaire qui contactait les journalistes plusieurs fois par semaine pour les corriger, jusqu’à son décès en début d’année.

Même s’il s’agit principalement d’une chaîne d’information, le 100,3 FM laisse la place aux aînés pour parler de leurs histoires et raconter des légendes en ondes. « Ils les invitent pour parler à la radio de comment ça se passait dans le temps, comment les parents racontaient leurs histoires, entre la vie d’aujourd’hui et la leur. Cette action-là fait partie de notre tradition », mentionne Karl-Ivann Dubé, journaliste atikamekw.

La conservation de la culture s’insère également dans la programmation lorsque la mort touche une communauté. La station CIHW invite alors un aîné à réciter une prière ainsi que des chants traditionnels en l’honneur du défunt. Il s’agit là d’une tradition propre aux communautés autochtones qui s’est installée au fil des années. « Il y a eu un certain temps où on parlait [de changer le] fil de programmation et il n’était pas question qu’on touche à ça », indique Murielle. « Ils vont chanter pour moi un jour », ajoute le journaliste innu Réginald Thomas en souriant.

 Cory et Keith Whiteduck échangent des hypothèses sur les séries éliminatoires de la Coupe Stanley pendant l’émission du midi sur les ondes de CKWE 103,9 FM, à Kitigan Zibi près de Maniwaki. CATHERINE LEGAULT

Cory et Keith Whiteduck échangent des hypothèses sur les séries éliminatoires de la Coupe Stanley pendant l’émission du midi sur les ondes de CKWE 103,9 FM, à Kitigan Zibi près de Maniwaki. CATHERINE LEGAULT

 

Retrouver ses racines

Les problématiques linguistiques sont chose commune dans les communautés autochtones. À Kitigan Zibi, une communauté algonquine située près de Maniwaki, le maintien de la langue est un combat quotidien. Sur une population d’environ 1500 âmes, seulement 35 à 40 personnes parlent l’algonquin couramment, selon Cory Whiteduck, animateur à la station de radio CKWE — 103,9 FM. Le nombre d’aînés diminue drastiquement. Dans la dernière année, la communauté a perdu entre cinq et dix personnes qui maîtrisaient la langue.

D’après l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011, par Statistique Canada, 17,2 % de la population qui avait une identité autochtone ont répondu qu’ils pouvaient soutenir une conversation dans une langue autochtone. En comparaison, cette proportion s’élevait à 21 % en 2006. Toutefois, cette statistique est aggravée par la croissance de la population d’identité autochtone, qui a augmenté de 20,1 % entre 2006 et 2011.

« À la radio ici quand j’ai commencé, je devais connaître de cinq à dix mots, mais maintenant, je sais les mois, les jours, les couleurs, la météo. C’est encourageant, car on apprend au fur et à mesure, ajoute-t-il. Mais la plupart des jeunes ne connaissent pas la langue. C’est un gros problème, car elle est en train de mourir ».

 Le nom de la station de radio de Kitigan Zibi comprend le mot «  bonjour  » en algonquin : « kwey ». CATHERINE LEGAULT

Le nom de la station de radio de Kitigan Zibi comprend le mot « bonjour » en algonquin : «kwey». CATHERINE LEGAULT

Les émissions de CKWE sont produites en anglais, puisque les animateurs se disent eux-mêmes à un niveau « débutant » en algonquin. Toutefois, ils intègrent certains mots pratiques dans leurs émissions afin de promouvoir la langue. Chaque jour, à 17h30, des cours d’algonquin sont transmis à la radio afin que la communauté puisse renouer avec sa culture.

Mais CKWE a encore beaucoup de chemin à faire pour devenir le média de référence à Kitigan Zibi. Lors de sa création en 1985, la mission première était la conservation de la langue, et des locuteurs faisaient partie de l’équipe de production. Toutefois, avec les années, cette mission s’est dissipée et la radio n’était en ondes que quatre ou cinq heures par jour.

Depuis 2013, Cory Whiteduck tente de remodeler la radio de Kitigan Zibi et d’en faire un établissement au cœur de la communauté. Maintenant en ondes 24 h sur 24, CKWE est aussi présente sur les médias sociaux et possède son propre site web, avec une diffusion en direct.

Il souhaite pouvoir rendre disponible publiquement ses émissions sur Internet, mais avant il doit en obtenir la permission. « Quand on dit à certaines personnes qu’elles vont être diffusées dans le monde entier, elles sont réticentes à ce que leur voix soit entendue partout, mentionne l’animateur. C’est difficile parce que l’histoire leur a enseigné que parler leur langue maternelle était une mauvaise chose. Alors il y a une peur. »

Depuis janvier, un deuxième collaborateur s’est joint à la station. Keith Whiteduck, musicien classique de formation, a décidé de revenir s’établir dans sa communauté après sept années d’études supérieures en Ontario. Les deux animateurs partagent d’ailleurs un grand amour pour la musique, comme en témoignent les nombreuses affiches de concert accrochées sur les murs. Cette passion s’entend sur les ondes, où l’on diffuse beaucoup de musique country, rock et même de l’opéra lorsque les émissions des animateurs sont terminées.

 Cory et Keith Whiteduck dans les bureaux de la radio CKWE à Kitigan Zibi. CATHERINE LEGAULT

Cory et Keith Whiteduck dans les bureaux de la radio CKWE à Kitigan Zibi. CATHERINE LEGAULT

Éduquer la relève

La difficulté de rejoindre les jeunes inquiète les radios autochtones autant que le départ imminent de l’ancienne génération. Les milléniaux forment maintenant une large partie de la population autochtone : 40 % était âgée de moins de 24 ans en 2011, selon l’Enquête nationale auprès des ménages de Statistique Canada.

La technologie pose aussi problème, car grâce à Internet, les jeunes se mêlent plus facilement à la société occidentale. La perte des langues autochtones est encore plus grave dans les communautés situées près des villes. Une preuve frappante se trouve à Wendake, où plus personne ne parle couramment le wendat : sans les panneaux d’arrêt affichant le mot « seten », difficile de deviner que l’on se trouve dans une communauté huronne. « Il faut qu’on s’ajuste et il faut qu’on passe à l’action », évoque Murielle Rock.

 Tous les matins, vers 8h, l’équipe de production se réunit afin de discuter des sujets abordés dans les émissions. CATHERINE LEGAULT

Tous les matins, vers 8h, l’équipe de production se réunit afin de discuter des sujets abordés dans les émissions. CATHERINE LEGAULT

Malgré la barrière linguistique, les efforts de CIHW portent fruit. « Dans notre dernière étude de marché, nous avons eu une moyenne d’âge de 30 ans à 40 ans qui écoutent le plus la SOCAM, affirme Augustin Desterres. Cette semaine, nous avons eu 70 utilisateurs uniques qui nous ont écoutés en ligne, je trouve ça assez bon. »

Cory Whiteduck croit que pour réussir à rejoindre les milléniaux, il faut d’abord que ceux-ci aient un intérêt pour l’apprentissage de la langue. Son prochain objectif à CKWE est de rendre ses émissions disponibles en baladodiffusion. « Les jeunes d’aujourd’hui veulent ouvrir leur cellulaire et leur tablette et avoir l’information. Nous essayons notamment de mettre nos leçons de langues en ligne pour que les jeunes puissent les télécharger », explique-t-il.

Malgré tout, Cory Whiteduck observe un regain de popularité envers la radio de Kitigan Zibi, entre autres chez les jeunes. L’animateur organise deux fois par semaine des soirées trivia, en collaboration avec des entreprises des environs, où il fait tirer des prix tels que des tablettes électroniques, des billets de hockey ou de concert.

 Augustin Desterres a dû apprendre quelques mots d’atikamekw (et se garder quelques notes) afin de pouvoir assurer la régie lors des deux émissions. CATHERINE LEGAULT

Augustin Desterres a dû apprendre quelques mots d’atikamekw (et se garder quelques notes) afin de pouvoir assurer la régie lors des deux émissions. CATHERINE LEGAULT

« Jusqu’en 2010, c’était la population plus âgée qui écoutait notre radio. On parlait des personnes qui se divorçaient, de chiens morts. Je me suis posé comme question comment engager les jeunes », raconte Cory Whiteduck. De là sont nées les soirées trivia. Cette initiative est d’ailleurs le premier contact qu’a eu Keith Whiteduck avec la radio.

 

Tabous culturels

Le contexte des radios autochtones est bien particulier. Les communautés sont très petites et le Conseil de bande a bien souvent le dernier mot sur le contenu diffusé dans les stations.

« Si tu travailles à la radio et que tu es payé au minimum ou que tu n’es même pas payé, est-ce que tu vas parler contre le Conseil de bande ? Est-ce qu’ils vont te réengager après si tu le fais ? C’est ça qu’il faut prendre en considération. Les communautés sont petites et tu es étiqueté longtemps », s’interroge Réjean Nequado.

Le réseau de la SOCAM est installé et structuré ; les journalistes suivent même des formations journalistiques régulières avec Radio-Canada. Cela en fait un média somme toute indépendant, légèrement à l’écart des influences du public — mais ce ne sont pas toutes les radios autochtones qui ont cette chance. La situation est bien différente à Kitigan Zibi. Cory et Keith Whiteduck sont soumis à une censure de la part du Conseil de bande lorsqu’il est temps d’aborder des sujets à propos de leur communauté. Certains thèmes leur sont proscrits sans qu’ils connaissent exactement la raison ou la personne derrière la plainte.

« L’autre fois, nous avons fait une ligne ouverte concernant la Loi sur les Indiens et nous nous sommes fait taper sur les doigts parce que quelqu’un a appelé le directeur pour lui dire qu’il n’aimait pas ça, déplore Cory Whiteduck. Pourquoi ne pouvons-nous pas en parler, surtout pour les jeunes ? »

L’influence des aînés dans la communauté est à la source de ce problème au 103,9 FM. Certains d’entre eux croient que plusieurs sujets touchant les Autochtones, dont la langue et le territoire, sont tabous. Il suffit d’une seule plainte à la bonne personne pour supplanter les commentaires positifs que les animateurs reçoivent et ainsi mettre des sujets sur la liste noire.

« Nous sommes Algonquins, nous sommes des Amérindiens, nous sommes sur notre réserve, la radio est sur notre réserve et nous ne pouvons pas parler des problèmes d’Amérindiens », regrette Keith Whiteduck, 26 ans, musicien et animateur à CKWE.

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Les deux animateurs de CKWE sont musiciens, et leur passion les amène à parfois jouer de leur propre musique en ondes ou encore à inviter des artistes locaux pour des jams. CATHERINE LEGAULT

La communauté de Kitigan Zibi est tricotée serrée, et cela peut compliquer encore plus les relations de travail. L’oncle de Cory Whiteduck est le chef du Conseil de bande, alors que le père de Keith Whiteduck en est un membre. Malgré le nom partagé, ces derniers ne sont que des cousins éloignés ; eux-mêmes ne pouvaient se souvenir avec certitude de leurs liens de sang.

« Ce qui est étrange, c’est que le chef est aussi mon oncle. Donc pour tout ce qui touche la radio, il doit se retirer de la prise de décision, relève Cory Whiteduck. Mais en réalité, le chef du Conseil décide de tout dans la communauté. Si mon directeur me dit de faire quelque chose, mais que le chef en dit une autre, nous devons l’écouter. »

L’animateur admet qu’il aimerait inviter des gens ou organiser des débats sur des sujets de nature autochtone, mais il s’empêche de le faire pour éviter de déplaire aux aînés et au Conseil.

Même si la station CIHW de la SOCAM est indépendante des communautés — vu son emplacement à Wendake où il n’y a pas d’Innus et d’Atikamekw — les animateurs subissent une certaine pression par leurs pairs lorsqu’ils retournent dans leur région natale. La distance entre les communautés est aussi facilement contournée grâce au téléphone. Les journalistes reçoivent parfois des appels de membres de leurs communautés qui veulent pousser leur agenda en faveur ou non du Conseil de bande.

 Les journalistes de la SOCAM préparent respectivement deux émissions en innu et en atikamekw par jour afin de rejoindre les différentes communautés du Québec. CATHERINE LEGAULT

Les journalistes de la SOCAM préparent respectivement deux émissions en innu et en atikamekw par jour afin de rejoindre les différentes communautés du Québec. CATHERINE LEGAULT

Finances précaires

Par trois fois, dans la journée, des membres de la communauté de Kitigan Zibi se sont arrêtés à la station afin d’acheter des cartes de jeu pour le traditionnel bingo du jeudi soir. Cory Whiteduck a dû s’habituer à ce que cette activité devienne un aspect intégrant de son travail. C’est toutefois l’émission la plus suivie de la semaine : jusqu’à 400 auditeurs, comparativement à une cinquantaine en temps normal.

C’est le bingo qui fait survivre la radio CKWE, car elle ne reçoit aucune aide gouvernementale. « On fait déjà trop d’argent pour recevoir des bourses », dit Cory Whiteduck en riant. Les profits réalisés par la station sont utilisés pour faire croître la radio, ou peuvent être injectés dans la communauté si nécessaire.

Dans le réseau de la SOCAM, plusieurs radios éprouvent des difficultés financières. Quelques radios réussissent à s’en sortir, et ce principalement à cause du bingo. Quant à elle, la station CIHW existe principalement grâce à une enveloppe du ministère du Patrimoine canadien. Leurs revenus publicitaires et quelques contrats de traduction font en sorte que la station prospère.

« Tout le monde est indépendant, mais ce qu’on essaie de faire, c’est d’aider des radios qui font moins d’argent, mentionne Réjean Nequado. Les radios qui ont de meilleurs revenus sont d’accord pour aider les plus démunis. On essaie de s’entraider dans le réseau. »

 Le bingo représente la majeure partie du financement de la radio de Kitigan Zibi, et demeure l’émission la plus écoutée de la semaine avec près de 400 auditeurs. CATHERINE LEGAULT

Le bingo représente la majeure partie du financement de la radio de Kitigan Zibi, et demeure l’émission la plus écoutée de la semaine avec près de 400 auditeurs. CATHERINE LEGAULT